Chargée de mission adaptation au changement climatique à Rennes Métropole depuis deux ans et demi, Clémence Noyau partage son expérience de réalisation d'un diagnostic de vulnérabilité dans le cadre de la révision du PCAET. Un retour franc et instructif sur une démarche de 8 mois, qui a mobilisé plus de 50 acteurs, avec ses réussites et les ajustements qu'elle referait aujourd'hui.
Une base saine pour bien démarrer : constituer une gouvernance adaptée
Pour la réalisation du diagnostic de vulnérabilité, Clémence a dû faire un premier choix structurant. A la base, le recrutement d’un bureau d'études était prévu mais, profitant d’être à temps plein sur l'adaptation, elle a proposé de le faire en régie grâce à l’accompagnement de l'AUDIAR (agence d’urbanisme).
Quel contexte de portage : régie ou prestation ?
La première étape a donc consisté à structurer une équipe projet solide pour piloter l'ensemble de la démarche. À Rennes Métropole, le choix s'est porté sur un groupe resserré : 2 agents du service transition écologique et énergétique où travaille Clémence (dont la cheffe de service et le responsable de l’unité climat énergie), 2 personnes de l’AUDIAR, le chef du service du département gestion des risques urbains et Clémence.
Ce choix de la régie interne présente plusieurs avantages : une meilleure appropriation de la démarche, une flexibilité dans les ajustements méthodologiques, et surtout la création d'un réseau d'acteurs mobilisables pour la suite. En revanche, il demande du temps et des compétences internes disponibles. La collaboration avec l'agence d'urbanisme a, par exemple, permis d’apporter des compétences en traitement de données et productions cartographiques.
Au-delà d’un simple suivi de la réalisation du diagnostic de vulnérabilité, cette équipe a :
Orienté la chargée de mission dans la réalisation du travail et dans les arbitrages méthodologiques,
Identifié les parties prenantes à mobiliser pour les entretiens et ateliers en intelligence collective,
Contribué à certaines évaluations collectives, pour avoir une première notation avant de valider auprès des élus.
La méthode utilisée et les résultats ont été régulièrement présentés et validés lors des COPIL PCAET.
Une démarche structurée pour s’orienter
La difficulté dans la réalisation du diagnostic de vulnérabilité est de connaitre les grandes étapes constituant un document réussi. C’est avec cette volonté que Rennes Métropole a décidé de s’appuyer sur la méthode TACCT. Elle s’appuie sur 2 grandes phases :
Analyse de l’exposition passée et future
Analyse de la sensibilité du territoire
Le croisement des deux permettant de hiérarchiser les impacts sur le territoire.
Pour mener à bien ce diagnostic, l'équipe projet a adopté un mode de travail collaboratif et itératif. Elle se réunissait environ tous les mois : "À chaque fois, moi j'arrivais, je leur disais, voilà ce que propose la méthode TACCT, voilà moi les ajustements que je propose. Ils me donnaient leur avis et puis on procédait par étapes." Cette gouvernance partagée permet de valider collectivement les choix méthodologiques tout en gardant une agilité nécessaire à l'avancement du projet. “Je faisais mes propres documents Excel, […] je n’ai pas eu besoin de la plateforme TACCT.”
Cette souplesse lui a permis de s'inspirer d'autres diagnostics pour intégrer des éléments complémentaires. Par exemple, la notation de la sensibilité sert à apprécier si les conséquences d'un aléa sont potentiellement faibles, moyennes, fortes ou très fortes sur le territoire. Face à l'absence de grille de notation dans le guide, elle explique :
"J'avais du mal à demander aux personnes de donner une note comme ça […] de 0 à 4. On leur a donné une grille de notation que j'avais trouvée dans un autre diagnostic."
Les données du diagnostic, le cœur du réacteur
Le diagnostic de vulnérabilité génère une quantité considérable de données. Pour éviter de s'y noyer, il est essentiel de s'interroger en permanence sur leur pertinence et ce qu'elles apportent réellement.
Comprendre les dynamiques territoriales par la donnée
Suivre une méthodologie structurée facilite ce travail. Comme le résume Clémence “L’exposition, on regarde comment le climat a évolué et évoluera, puis on donne une note. Et la partie sensibilité, on regarde les impacts.” Chaque étape du diagnostic nécessite de combiner "données froides" (scientifiques, issues de rapports ou de bases de données) et "données chaudes" (recueillies sur le terrain lors d'entretiens ou d'ateliers).
L’analyse de l’exposition, considérée par Clémence comme "la partie la plus facile du diagnostic", s'appuie sur des données climatiques (Météo France, études locales existantes…). Cette synthèse documentaire permet d'établir un état des lieux de l'évolution du climat passé et futur, validé collectivement lors d'une réunion de notation en équipe projet. “Je suis allée chercher plein d’informations dans des bases de données publiques”, explique-t-elle, “et après, on a organisé une réunion en équipe projet pour noter ensemble l’exposition.”
L’analyse de la sensibilité, c’est souvent la boîte noire du diagnostic.
Pourquoi ? Parce qu’il ne s’agit plus de lister des aléas (canicules, inondations, etc.), mais de comprendre comment ils affectent concrètement les habitants, les infrastructures ou les activités locales. Cela nécessite de croiser les regards de différents acteurs pour obtenir une vision partagée et réaliste des impacts.
Méthodologie utilisée pour définir la sensibilité du territoire.
Source : Rennes Ville et métropole
Cette analyse de la sensibilité a demandé un investissement beaucoup plus conséquent. Il a fallu lister les impacts du changement climatique “et pour chaque impact, essayer de les caractériser au maximum, donc comprendre à quel point est-ce que notre territoire est plus ou moins sensible." Chaque impact identifié fait l'objet d'un questionnement systématique : s'est-il déjà produit ? Quels sont nos facteurs de résilience ou de vulnérabilité ? Quelle est notre capacité d'adaptation actuelle ? Quelles en sont les conséquences concrètes ? Ce travail de caractérisation représente "tout un travail très solitaire" fait de lectures de rapports, d'études menées par d'autres services.
C’est là qu’intervient désormais Facili-TACCT : le service centralise et décrypte des indicateurs territorialisés pour alimenter les échanges avec des experts. L'objectif ? Donner du sens aux chiffres en révélant leurs connexions entre plusieurs thématiques.
Jusqu’où aller dans l’analyse ?
L'un des enseignements majeurs de cette expérience pour Clémence, c’est “accepter que ce ne sera pas exhaustif et que c'est pas grave. Ce qui est un peu difficile quand on est dans le dur, on ne sait pas jusqu'où aller, jusqu'où s'arrêter." Si l’ambition de la démarche TACCT est un regard à 360°, multi-aléas et multi enjeux, le diagnostic doit être vu comme "un état des connaissances actuelles globalement sur le territoire"qui ne pourra pas avoir toutes les réponses.
Synthèse des impacts du changement climatique étudiés.
Source : Rennes Ville et métropole
Au-delà de la collecte documentaire, tient à souligner Clémence, “ce qui est hyper important, c'est de réaliser plein d'entretiens”. C’est en partie la raison des 8 mois qu’a pris la réalisation du diagnostic de vulnérabilité.
Mobiliser pour légitimer le diagnostic de vulnérabilité
Réaliser un diagnostic de vulnérabilité est avant tout une aventure collective. En mobilisant autour de votre démarche d'adaptation, vous transformez les acteurs du territoire en co-auteurs, réduisant ainsi les biais d’une analyse purement interne et renforçant la légitimité des résultats. “Si le diagnostic n’est pas partagé, convaincre les acteurs d’investir sur un sujet sera bien plus difficile” souligne Clémence.
Identifier stratégiquement les parties prenantes
Créer une bonne dynamique ne s’improvise pas. Une méthode pour identifier ces personnes ressources s'est révélée efficace : demander des contacts en interne, auprès des directeurs, puis par effet boule de neige : “…je demandais à chaque interlocuteur : Qui d’autre devrait être autour de la table ?”. Clémence a ainsi pu rencontrer plus de 50 personnes. Attention toutefois à maintenir la coordination : "Je prévenais toujours (…) pour que les services soient bien au courant de qui je contactais en extérieur."
Entretiens et ateliers : des formats complémentaires
Les entretiens permettent d'affiner votre compréhension avec un expert du sujet et de caractériser au mieux les impacts sur le territoire. Les ateliers, quant à eux, servent à compléter collectivement ces résultats, croiser les regards et valider collectivement la matière récoltée. Pour gagner en efficacité, abordez les ateliers comme des temps de discussion : arrivez avec des documents pré-remplis (tableaux, grilles de notation, etc.) pour nourrir les échanges plutôt que de partir d’une page blanche.
Pour Clémence, l'atelier de clôture du diagnostic rassemblant 40 à 50 experts et élus, a été stratégique : "Ce que je recommande, c'est de demander aux participants eux-mêmes de juger la capacité d'adaptation du territoire (...) ce n'est pas le service transition énergétique et écologique qui dit aux autres services et acteurs qu'on ne va pas assez loin : c'est une estimation collective."
Avec le recul, elle aurait privilégié davantage d'ateliers collectifs plutôt que “beaucoup de temps de travail en solo." Son constat est sans appel “pour moi, dans le diagnostic de vulnérabilité, le plus important, c’est le processus, c’est profiter de cette occasion pour aller rencontrer tout le monde, mobiliser tout le monde sur ces questions”.
Un exercice pour des ambitions plus grandes
Le diagnostic de vulnérabilité est un exercice pour donner envie d’agir face aux impacts du changement climatique, la diffusion est aussi importante que son contenu.
Diffuser le diagnostic : entre obligation réglementaire et vulgarisation
Le rendu réglementaire prend la forme d'un document technique de plus de 60 pages, co-rédigé avec l'AUDIAR et intégré au PCAET. Mais Clémence ne se fait pas d'illusions : “Quasiment personne ne va le lire”.
D'où un travail important de vulgarisation à travers des présentations adaptées à différents publics et formats (de 5 minutes à une heure). Un conseil : "Ne pas être exhaustif, de toute façon c'est impossible (...) il faut accepter qu'on fait de la vulgarisation."
Les messages marquants fonctionnent mieux que les statistiques, exit les courbes d’élévation de la température, place aux analogies percutantes : “Rennes aura le climat du Portugal”. Une affirmation qui a des limites, même si les projections climatiques tendent à dire que le climat de Rennes se rapprochera de celui de certaines villes du Portugal en fin de siècle.
Elle rapporte : "on voit que c'est ce que retiennent le plus les gens."
Rendus issus du diagnostic de vulnérabilité.
Source : Rennes Ville et métropole
Toutefois, il faut faire attention à la manière de diffuser les messages : alerter, sans paralyser : “présenter le diagnostic sans la stratégie, c’est déprimant.” Les élus ont besoin de leviers d’actions, pas seulement d’un constat. En somme, un bon rendu de diagnostic de vulnérabilité n’est pas celui qui coche des cases, mais celui qui fait bouger les lignes.
Du diagnostic à la stratégie
Contrainte par le temps, Rennes Métropole est passée très vite du diagnostic de vulnérabilité au plan d’action. Une infidélité assumée à la méthodologie TACCT : il s’agissait de valider le PCAET dans les temps.
Clémence a d’abord effectué un recensement de l’existant car “il y a quand même un enjeu de valoriser et de structurer ce qui était déjà mis en œuvre.".Ensuite, un travail de benchmark avec des actions vues dans d'autres plans d'action, en échangeant avec d'autres collectivités ou piochées dans le Plan National d'Adaptation au Changement Climatique (PNACC3). "C'est pas mal d'arriver avec de quoi inspirer nos collègues quand on leur demande d'inscrire de nouvelles actions." Ce benchmark permet de proposer aux services des actions concrètes et légitimées par d'autres références.
La construction de ce premier plan d'action s'est faite avec moins de temps collectifs que pour le volet atténuation du PCAET. Toutefois, l'équipe assume ce démarrage progressif, avec l'intention de renforcer la dimension collective par la suite, via des ateliers prospectifs utilisant la méthode TACCT Stratégie. “Le PCAET n’est pas une fin en soi : il faut sans cesse aider les services, élus ou acteurs à aller plus loin, techniquement et stratégiquement”, insiste-t-elle.
Créer un réflexe adaptation : systématiser la prise en compte du climat futur
Au-delà du diagnostic, l'enjeu est également d'ancrer l'adaptation dans chaque nouvelle décision. Comment faire pour que chaque politique publique ou investissement soit interrogé à l’aune du climat futur ?
Clémence a lancé une démarche systématique auprès des directeurs pour recenser tous les documents stratégiques, guides techniques, investissements et subventions ayant des effets à long terme. “On fait le point avec eux : où en sont-ils dans l’intégration de ces enjeux ? Et s’ils estiment ne pas aller assez loin, on identifie ensemble les opportunités pour progresser”, détaille-t-elle.
3 conseils pour vous lancer
1️⃣. Ne vous perdez pas dans les détails
Les données scientifiques et climatiques abondent, mais la compréhension technique d'un phénomène ne suffit pas à susciter l'envie d'agir, ni à ancrer un réflexe d'adaptation.
2️⃣. Valoriser les ressentis est aussi important que les données factuelles
Si la rigueur technique est nécessaire, elle ne suffit pas. Les ressentis des acteurs, même s'ils ne sont pas toujours scientifiquement précis, révèlent des réalités territoriales que les données seules ne captent pas. Et surtout, comme le rappelle avec force Clémence : "Il faut vraiment penser à faire le plus de liens possibles avec tous les acteurs (...). Parce qu'après, sans ça, on ne peut pas faire une stratégie qui soit appropriée."Le diagnostic n'est pas une fin en soi, mais le début d'un processus de transformation collective.
3️⃣. Diffuser en ajustant le contenu à votre public
Le défi est double : rendre les données digestes (via des formats visuels, des récits ou des messages clés) et les lier à des leviers d’actions. Le diagnostic de vulnérabilité n’est pas un simple rapport, c’est le socle d’une mobilisation collective.
En définitive, rappelez-vous que l’adaptation est un marathon, pas un sprint !